Les câbles sous-marins, clé de voûte de la cybersurveillance

 » Depuis les années 1990, l’écrasante majorité des télécommunications mondiales empruntent en effet les quelque 250 câbles sous-marins qui sillonnent le globe de long en large. « Dans un monde où chaque milliseconde compte, l’aller-retour vers les satellites représente une perte de temps inutile », explique Benjamin Bayart, spécialiste des télécommunications et porte-parole du fournisseur d’accès à Internet associatif FDN. A tel point que 99 % du trafic intercontinental, Internet comme téléphone, transite aujourd’hui sous les océans, selon le centre de recherche Telegeography.

Un basculement confirmé par les révélations de l’ex-consultant du renseignement américain Edward Snowden sur la cybersurveillance exercée par les Etats-Unis et leurs partenaires. Si l’Agence de sécurité nationale américaine (NSA) parvient à espionner la quasi-totalité de nos communications, ce n’est ni grâce aux satellites, ni même grâce au programme Prism, qui lui donnerait accès aux serveurs des FacebookMicrosoft et autres Google – ce que ces entreprises démentent catégoriquement. C’est en s’attaquant directement au « backbone », la colonne vertébrale de l’Internet.

LES PLAGES BRITANNIQUES, PIVOTS DU RÉSEAU MONDIAL

(…) la configuration du réseau fait du Royaume-Uni une plaque tournante des télécommunications mondiales. Sur son territoire, en contact avec 49 des 265 câbles sous-marins en service dans le monde, transite la quasi-totalité des échanges Europe-Amérique. Sans compter que les voies impénétrables de l’Internet peuvent parfois relier la France à la Russie en passant l’Atlantique… Peu étonnant, donc, que la NSA ait chargé son allié britannique d’espionner ces très riches tuyaux qui émergent dans l’une des 71 stations britanniques d’atterrissage des câbles (…)

UN MATÉRIEL DISPONIBLE SUR LE MARCHÉ

Si, comme le rappelle le site spécialisé PCPro [en anglais], l’espionnage pirate des câbles sous-marins ne présente pas d’insurmontables difficultés, les services secrets britanniques n’ont pas eu à se donner cette peine. Grâce à une disposition obscure d’une loi datant de 2000, les opérateurs télécom sollicités par le gouvernement britannique sont forcés de coopérer à la surveillance – et empêchés d’en parler publiquement.

Reste à installer dans les stations d’atterrissage des câbles un système de« tapping », qui permet de copier l’intégralité des données en circulation sur les fibres optiques, de façon quasiment indétectable. Le matériel décrit par Edward Snowden semble correspondre en tous points à celui que fournit l’entreprise américaine Glimmerglass, comme le remarque l’organisme de recherche CorpWatch. Présenté comme une « solution de lutte contre le cybercrime et le cyberterrorisme », le « CyberSweep » serait capable de récupérer les métadonnées, voire le contenu des emails, chats et conservations Facebook, comme l’indique un document promotionnel révélé par Wikileaks.

Document promortionnel de Glimmerglass publié dans les "Spy Files" de Wikileaks.

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LES CÂBLES, ENJEU GÉOPOLITIQUE

Pour les agences de renseignement, la méthode du « tapping » revêt une importance déterminante. Elle est largement complémentaire de programmes comme Prism, cantonnés aux données que vous déposez « volontairement » sur les serveurs des géants du Web. Schématiquement, à défaut de vous forcer à vous arrêter à toutes les aires d’autoroute pour ouvrir discrètement votre coffre (vos données), la NSA et le GCHQ flashent tous les dix kilomètres l’ensemble des plaques d’immatriculation circulant sur l’autoroute, pour reconstituer a posteriori votre trajet – des métadonnées qui en disent déjà assez long sur vous.

On comprend donc pourquoi les gouvernements s’intéressent d’aussi près aux câbles sous-marins intercontinentaux. Le savoir-faire du français Alcatel Submarine Networks (ASN), l’une des rares entreprises mondiales à maîtriser leur fabrication, a été qualifié en janvier dernier de « stratégique » par la ministre de l’économie numérique, Fleur Pellerin (…) « 

 

Source > lemonde.fr, Maxime Vaudano, 23 août 2013