Jean Pisani-Ferry : “La première responsabilité de l’État, c’est la cohérence”

« Économiste influent, ancien directeur de l’institut Bruegel, Jean Pisani-Ferry est depuis avril 2013 à la tête du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, sous la tutelle de Matignon. Chargé notamment de réfléchir à ce que sera la France dans dix ans, il appelle à la cohérence des choix publics, notamment en matière d’innovation et d’immigration.

Quel est le rôle du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, qui a succédé au Centre d’analyse stratégique ?
Nous avons quatre métiers. L’anticipation dans les domaines économiques, sociétaux ou techniques, comme en témoignent nos travaux sur Internet 2030, les compagnies aériennes dans vingt ans ou la France dans dix ans. Les débats, car nous sommes, par tradition, une maison d’ouverture et de lien avec les partenaires sociaux, la communauté des experts, le monde universitaire, la société civile. L’évaluation, qui est en train de se réaffirmer. Et enfin, bien sûr, le conseil au gouvernement (…)

Sur des sujets comme l’innovation ou le modèle social, n’a-t-on pas davantage besoin de mesures urgentes que de réflexion à dix ou vingt ans ?
Il ne faut pas opposer l’un et l’autre. Les questions auxquelles conduit l’exercice “Quelle France dans dix ans ?” sont par nécessité plus ambitieuses que celles auxquelles conduit la logique du court terme. Sur le modèle social français, faut-il faire de la prévention plutôt que de la remédiation ? En matière de compétitivité, faut-il miser sur le réveil de l’industrie traditionnelle ou sur l’ouverture internationale de nouveaux secteurs ? Que faut-il faire pour que notre croissance soit “environnementalement” et financièrement soutenable ? Voilà des questions importantes. À un horizon plus long, vous êtes obligés de vous les poser et on peut donc les aborder sereinement. La réponse qu’on leur apporte peut nourrir la décision à court terme (…)

Le manque de cohérence des politiques publiques en France explique-t-il ses difficultés ?
C’est l’un des facteurs. Vous avez eu en effet des situations d’instabilité ou d’incohérence. Il y a aussi des exemples de cohérence. Prenez l’un des thèmes en vogue en ce moment : le big data. C’est un domaine dans lequel la France a des atouts grâce à son extraordinaire école de mathématiques. Nous avons là les moyens de transformer notre avantage scientifique en avantage industriel. Mais pour cela, il faut favoriser l’accès aux données et leur publication. C’est une affaire de droit. De la même manière, si l’on dit que la santé devient un domaine d’innovation majeure avec la médecine de précision, il faut réfléchir au lien entre notre système de santé et l’innovation. Je le redis, la cohérence des choix publics est capitale (…)

Le choix de confier le commissariat général à un économiste comme vous plutôt qu’à un haut fonctionnaire a-t-il une signification, selon vous ?
Il marque la volonté de faire venir quelqu’un du monde des think tanks, qui a une culture du débat d’idées. Le Premier ministre m’a dit : “Je veux un regard sans concession sur la France.” Je m’attacherai à lui donner satisfaction. »